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VOLUME 27, NUMÉRO 4, AUTOMNE 2003


Pour qu'un "autre monde" soit possible il faut, en plus du système mondial, changer les bases de l'économie de marcé et de la science qui la fonde.

En collaboration avec ATTAC-Québec, mouvement de plus en plus présent dans la société civile, ce numéro tente d'amorcer cette remise en question.

Pour ce faire, il éclaire d'abord différentes facettes des ravages de la globalisation: transactions financières internationales, paradis fiscaux, fonds de pension, agriculture.

Inspirés d'expériences du Brésil, de l'Inde, de l'Afrique et du Québec, nous explorons ensuite des propositions alternatives susceptibles de déconstruire la science économique et de refonder la société sur un nouvel immaginaire.

DOSSIER ATTAC-QUÉBEC

ATTAC : origine et nature d’un mouvement
Robert Jasmin

La taxe Tobin : efficace ? applicable ?
Pierre Avignon et François Gosselin

Le prétendu enrichissement boursier
des fonds de retraite et autres fabulations
Raymond Favreau

Les paradis fiscaux
Normand Mousseau

L’agriculture prise au piège de la globalisation
Jacques B. Gélinas

ESSAIS ET ANALYSES

En route vers une troisième voie. Le modèle
québécois de développement économique
Olivier de Champlain et Jean-Pierre Dupuis

Une alternative pour le Brésil ?
Pierre Mouterde

L’économie informelle en Afrique :
la tradition contre la pénurie
Lamine Diehdiou

Amartya Sen : le débat sur la pauvreté contemporaine
Marie-Claude Rose

Pour une juste répartition de la richesse
Miville Tremblay
 

POÉSIE ET FICTION

Jean de La Fontaine en capsules
Michel de Celles

Le voyage d’Amundsen
Benoit Paiement

Étreintes élégiaques et autres poèmes
Roxane Bernier

 
ÉDITORIAL

« Un autre monde est possible », armaient l’hiver dernier les militants de Porto Alegre, passés de l’«anti-mondialisation » à l’« altermondialisation ». Pour que ce rêve devienne réalité c’est, en même temps que l’économie de marché, le contenu même de la science économique qu’il faut transformer. C’est à cette tâche essentielle que ce numéro de Possibles veut contribuer, en collaboration avec ATTAC-Québec, mouvement en croissance constante qui joint à une critique intellectuelle rigoureuse de la globalisation une im-plication
quotidienne dans les activités susceptibles d’en modifier le cours au profit des dominés et des exclus.

En introduction au dossier préparé par ATTAC-Québec son président, Robert Jasmin, nous montre comment,
depuis sa fondation il y a quatre ans, ce mouvement s’est transformé en élargissant considérablement son domaine d’intervention et son rayonnement national et international.

C’est d’abord pour promouvoir la taxe Tobin sur les transactions monétaires internationales que le mouvement
ATTAC a été fondé en France à l’instigation du Monde diplomatique. Pierre Avignon et François Gosselin font l’historique de cette proposition qui continue à susciter beaucoup d’intérêt dans le monde, même auprès des
parlementaires canadiens.

L’an dernier, ATTAC-Québec s’intéressait au cours d’un colloque à la question des fonds de pension. Comment sont-ils contrôlés ? Comment contribuent-ils au maintien du système capitaliste ? Comment sont-ils soumis aux fluctuations de l’économie boursière ? Dans un article extrêmement bien documenté Raymond Favreau effectue un bilan critique de ces institutions qui constituent un enjeu important pour le contrôle de notre économie.

Un autre sujet négligé, qu’ATTAC a tenté d’éclairer, celui des paradis fiscaux, fait l’objet de la contribution de Normand Mousseau. L’existence de ces nouveaux refuges pour capitalistes affaiblit considérablement, même dans des pays comme le nôtre, les pouvoirs de taxation de l’État.

Finalement, Jacques B. Gélinas, dont les travaux sur l’endettement du Tiers Monde et sur la globalisation publiés
par Écosociété font autorité, montre comment notre agriculture est elle aussi soumise aux impératifs d’un système économique mondial qui la dénature et l’asservit.
 
 

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Pour compléter le dossier préparé par ATTAC, nous avons tenté d’explorer d’autres pistes susceptibles de conduire
à « une autre économie ».

Même si nous sommes conscients des dangers d’une globalisation incontrôlée, il faut encore, au sein de chaque État et de chaque société civile, y opposer des alternatives réalistes contestant l’économisme qui inspire l’idéologie néolibérale.

Le Brésil de Lula, sans doute en collaboration avec l’Argentine de Kirchner et le Venezuela de Chavez, permettra
peut-être de remettre en question la ZLEA que les Américains tentent d’imposer pour 2005;  il tentera aussi de réduire les inégalités dénoncées par le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre. Pierre Mouterde, dans son analyse, nous montre bien les espoirs et les incertitudes qui accompagnent la naissance de ce nouveau projet.

Quoi qu’en disent ses défenseurs ou ses détracteurs, le modèle québécois a bien changé depuis les années 60, comme nous le montrent Jean-Pierre Dupuis et Olivier de Champlain. De plus en plus néolibéral en économie, le PQ a quand même maintenu ou développé certaines politiques inspirées de l’État-providence : garderies à 5$, loi anti-pauvreté, équité salariale, protection des travailleurs non syndiqués. En flattant l’individualisme supposé de la classe moyenne c’est surtout cet élément essentiel du modèle québécois que le Parti libéral devrait remettre en question.

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Elle aussi à la recherche d’« une autre économie », la revue française Transversales (Nouvelle série no3, troisième trimestre 2002), en guise de « projet de société alternatif à l’économie », se propose de « construire un réformisme radical anti-marchandisation ». On retrouve dans ce numéro substantiel, à côté de critiques en profondeur de la société contemporaine (André Gorz, Edgar Morin, Riccardo Petrella), les projets de ceux qui inspirèrent la «deuxième gauche » autogestionnaire à l’intérieur du socialisme français (Jacques Delors, Michel Rocard, Patrick Viveret, Jean-Louis Laville). Pour construire un monde solidaire, il faut « développer une économie plurielle » et surtout proposer « un autre regard » où la culture et l’environnement plus que l’économie seraient au poste de commandement.

Cet autre regard implique une remise en question de la science économique : Jacques Généreux, militant socialiste
et professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, s’y attaque vigoureusement dans les deux volumes intitulés Les vraies lois de l’économie (tome 1, Seuil, 2001, tome 2, Seuil, 2002). Partant du fait que « l’économie n’est pas une science comme la physique », l’auteur déconstruit à l’aide de vingt lois comme celles-ci les principaux postulats des économistes :
 

Loi 2. Ce qui a de la valeur n’a pas de prix.
Loi 4. Le marché ne fait pas le bonheur.
Loi 7. La mauvaise concurrence chasse la bonne.
Loi 10. La monnaie n’est pas neutre.
Loi 14. La croissance n’est pas le développement.
Loi 18. La loi du gâteau : plus on le partage, plus il y en a.
Loi 19. Le salaire n’est pas l’ennemi de l’emploi.
Loi 20. Un bon déficit vaut mieux qu’un mauvais excédent.


Ce que Généreux veut montrer, c’est non seulement que la société capitaliste est injuste mais surtout que les théorèmes économiques sur lesquels elle se fonde sont faux. Il faut dire qu’il y réussit bien.

C’est dans cette perspective critique que se situe l’article de Marie-Claude Rose sur Amartya Sen, économiste qui remet en question le vocabulaire et les contenus des analyses traditionnelles de la pauvreté pour y intégrer les variables sociales et culturelles négligées avant lui.

Si, convaincus des malheurs qui aigent la planète et qui n’iront qu’en s’accentuant sans une intervention publique
rigoureuse au niveau mondial (1), nous voulons vraiment agir autrement c’est, comme l’a montré tout au long de sa vie Cornelius Castoriadis, un nouvel imaginaire qu’il nous faudra construire, inspiré des multiples expériences souterraines qui sont autant de formes de résistance à l’emprise exclusive du marché sur la société.

Lamine Diehdiou, à partir de l’expérience africaine, montre clairement comment ce qu’on nomme l’« économie informelle », où les relations sociales l’emportent sur la pure rationalité économique, vient y atténuer la rigueur des ajustements structurels imposés par le FMI et la Banque mondiale.

Miville Tremblay préconise depuis longtemps avec persévérance l’établissement d’un système expérimental structuré
d’échanges non monétaires à base de troc (le crédit-troc) qui pourrait transformer de façon significative la vie quotidienne. Il a aussi accepté d’exposer pour nous les grandes lignes de ce projet innovateur.
 
 

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Si l’on se fie aux discours de Jean Charest et au budget du 12 juin d’Yves Séguin, les temps seront durs ces prochaines années pour les citoyens québécois et pour l’État qu’ils ont patiemment construit. Alors que le ministre des finances nous invite à explorer « ce que nous pourrions faire sans l’État », il nous faudra plutôt nous inspirer encore de Jacques Généreux (Une raison d’espérer, Plon, 1997, p. 164) qui arme que « l’enjeu vital de nos démocraties va donc se déplacer de la défense des citoyens contre le pouvoir politique vers la défense du pouvoir politique… par les citoyens ».

Les mouvements communautaires pourront-ils retrouver leur autonomie et élaborer un nouveau projet de société ? Grâce à la réforme du mode de scrutin, un ou des partis progressistes pourront-ils leur servir de relais significatifs ? Le PQ saura-t-il remettre à jour les valeurs d’égalité et de solidarité qui l’inspiraient jadis ?

Tout en accompagnant les acteurs sociaux dans leur résistance au néolibéralisme, Possibles continuera à leur rappeler que pour vraiment « changer la vie » il faut d’abord, dans nos têtes, l’imaginer autrement.
 

Gabriel Gagnon
pour le comité de rédaction

(1) Dans son dernier volume (Mal de terre, Seuil, 2002) Hubert Reeves nous présente un bilan exhautif et fort bien documenté de toutes les menaces qui, si nous tardons à agir, conduiront indiscutablement à la « misère planétaire ».
(pour retourner au texte)